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Blog de Mohamed  Sifaoui

Blog de Mohamed Sifaoui

- Des opinions qui refusent la compromission -


De la sacralité en général et de l’armée en particulier.

Publié par mohamed sifaoui sur 17 Février 2014, 12:35pm

Depuis la sortie de Amar Saâdani, « l’encore » secrétaire général du FLN, qui a vilipendé le général de corps d’armée Mohamed Mediène dit Toufik, guide tout-puissant du DRS, un débat vif et parfois virulent, s’est installé en Algérie entre ceux qui estiment, en filigrane, que Toufik serait un « intouchable » et ceux qui pensent que la sacralité devrait plutôt revenir aux parrains du pourfendeur des « services », en l’occurrence les frères Abdelaziz et Saïd Bouteflika et Ahmed Gaïd Salah, l’autre général de corps d’armée, vice-ministre de la Défense et néanmoins chef d’état-major.

Primo : disons les choses clairement. Il serait démentiel – sauf à vouloir revenir quelques siècles en arrière – de considérer qu’une critique, aussi excessive soit-elle, contre un chef des services de renseignement relèverait du blasphème. Et encore ! Les sociétés sécularisées, apaisées, modernes, celles qui se sont affranchies du poids des dogmes et des religions ont su inscrire le blasphème parmi les droits inaliénables au côté de la liberté de croire ou de ne pas croire et aux côtés des libres opinions et expressions. Autant de valeurs qui fondent une société moderne et un État accompli, démocratiquement parlant. Partant de là, tout Algérien, du citoyen au responsable politique, en passant par l’intellectuel et le journaliste, a le droit, et le devoir, de s’interroger, par exemple, sur la longévité de Toufik à la tête du DRS, sur les échecs de cette structure, sur son incapacité à judiciariser systématiquement les affaires de corruption, sur sa gestion de la lutte contre l’islam politique et son pendant terroriste, sur son implication excessive dans la vie politique, sur sa volonté de contrôler les médias, les opinions, les expressions, sur ce penchant qui amène, les « services » algériens, depuis bien avant l’indépendance, à sonder les cœurs et les âmes, et sur son incapacité, en définitive, et au regard de son implication historique dans la vie publique, à favoriser la construction d’un État moderne, d’assurer la sécurité des biens et des personnes, de prévoir les phénomènes sociaux et politiques, de permettre l’exercice d’une justice irréprochable, etc. 

Contrairement à la légende, Toufik n’est ni Dieu ni maître ni un super homme ou le serait-il peut-être dans l’esprit de ceux qui souhaitent le diviniser et dans la tête de ceux qui veulent continuer à être infantilisés, car, détrompons-nous, il n’est écrit dans aucun « Livre Saint » et dans aucun des articles de la Constitution algérienne qu’il serait infâmant, diffamant ou insultant voire que cela relèverait de la « haute trahison » que de s’interroger et de débattre sur le rôle que doit être celui des services spéciaux algériens. Et quand bien même Toufik serait à la fois le Dieu, le maître, le super homme et le Saint Esprit, il doit, quoi qu’on puisse en penser, être soumis à la critique et donc, au blasphème. Et tant pis si sacrilège, il y aurait ! Car, n’oublions pas que le Sacré n’est sacré que pour celui qui croit qu’il est sacré.

Secundo : la seule question politique à poser sérieusement quant à la sortie de Amar Saâdani devrait nous amener à nous interroger d’une part, sur la légitimité du personnage qui a gravi les échelons, non pas grâce à la méritocratie, encore moins parce qu’il serait un brillant homme politique, mais par la volonté d’un système, auquel participe largement Toufik d’ailleurs, qui permet, via une logique d’allégeances, de consacrer la médiocrité et, d’autre part, sur la sincérité du même Saâdani qui ne fustige guère le DRS, dans un souci, il serait naïf de le croire, de construire un « État civil » ou de promouvoir la démocratie, mais seulement pour se débarrasser d’une structure qui, entre autres choses, en enquêtant sur certaines affaires de corruption, notamment celles qui mettent en cause le clan présidentiel, a dû tracer une sorte de limite à ne pas dépasser. À l’évidence, c’est probablement cette « limite » qui a considérablement gêné certains des affidés de Bouteflika, dont Amar Saâdani himself. Pour preuve – la chose aurait mérité d’être commentée beaucoup plus largement – dans la même interview, accordée à TSA, « l’encore » patron du FLN s’attaque à Toufik et tente de blanchir Chakib Khellil. C’est dire que le personnage ne défend guère l’idée d’une Algérie émancipée de ses services spéciaux, revenus à des tâches strictement constitutionnelles, mais plutôt celle d’un clan débarrassé d’un « contre-pouvoir » susceptible de contrarier quelques desseins affairistes.

Tertio : l’autre sortie, celle d’un général à la retraite, Hocine Benhadid, est en réalité du même acabit que celle de Amar Saâdani. L’ancien patron de la 8e division blindée, certes affranchi du devoir de réserve, vient expliquer, urbi et orbi, qu’en définitive un général de corps d’armée, Toufik, serait « sacré » et qu’un autre galonné de même rang, Gaïd Salah, le serait beaucoup moins. Évidemment, dans ce concours de divinités, plusieurs voix, celles des défenseurs autoproclamés ou mandatés pour défendre le patron du DRS, se sont bien abstenues de commenter la saillie, pour le moins inopportune, de Hocine Benhadid qui a provoqué une atmosphère de guerre civile. 

Voilà un ancien gradé qui pose des problèmes identiques, mais en des termes beaucoup plus graves (qu’en pense la justice algérienne ?), que ceux posés par Amar Saâdani. Et pour cause : Il y a d’abord un problème institutionnel. Le galonné prétend parler au nom de ses « camarades » - on ne sait pas s’il s’agit des « camarades » retraités ou actifs ou des deux – et s’érige en porte-parole des généraux (lesquels ?) pour défendre Toufik et vilipender Gaïd-Salah. Dans un pays qui consacre un budget faramineux à son armée, mais qui ne juge pas utile, probablement par manque de moyens, de recruter un porte-parole officiel du ministère de la Défense, il devient presque normal qu’un ex-officier général sorte de sa longue hibernation pour parler au nom de ses « camarades ». Peut-être que Toufik avait besoin de blinder ses arrières ?

Évidemment, le citoyen Hocine Benhadid a le droit et le devoir, de critiquer le chef de l’état-major et néanmoins vice-ministre de la Défense. Et de critiquer surtout ce système qui, dans un premier temps, au cours des années 1980, avait radié des effectifs l’empirique Ahmed Gaïd Salah, avant qu’il ne soit réintégré sur décision de l’ancien président Chadli Bendjedid. Ce même « système » a permis à cet officier de devenir patron de l’armée algérienne cependant qu’il n’a jamais effectué de formation d’état-major, car, pour ceux qui l’ignorent, si l’actuel premier représentant de l’ANP est non seulement la risée de plusieurs de ses pairs et de ses subordonnés et un OVNI pour tous les visiteurs étrangers (notamment les militaires) qui l’ont approché, ce n’est pas seulement pour son goût prononcé pour le méchoui et la bonne chair, ni même pour son caractère rustre et peu raffiné, ni même pour la qualité de ses croissants et de ses baguettes, ni même parce qu’un câble américain révélé par Wikileaks le présente comme un « grand corrompu »,  ni même pour son inculture et son ignorance, mais tout simplement parce qu’il est l’un des très rares officiers de ce rang au monde à n’avoir jamais suivi un cursus dans une école de guerre et ce, quoi que prétendrait la biographie officielle.

Il y a ensuite un problème purement politique, puisque l’on peut s’interroger sur la légitimité d’un ancien officier, Hocine Benhadid, à s’inviter dans un débat politique – prétendument au nom de ses « camarades » - alors qu’il s’agit d’une polémique ayant pour toile de fond une « élection » qui, sera, quel que soit le scénario mis en place, le produit, nous le savons, d’une fraude déguisée et/ou d’un viol évident de la Constitution. D’ailleurs, certains rabatteurs, proches du DRS, commencent semble-t-il à inviter des journalistes étrangers à la table dudit général, désormais avocat en chef du patron des « services ». L’idée étant de leur vendre un scénario dangereux à la fois pour les institutions, la cohésion de l’armée et la Nation.

Et plus largement : pourquoi sommer les Algériens, et singulièrement les partis politiques et les médias, à choisir leur favori dans une lutte de clans aussi opaque qu’improductive et dangereuse et qui, de surcroit, dans tous les cas, vise à assurer sinon la pérennité d’un clan, celle d’un système antidémocratique ? Sachant que l’un et l’autre, le clan et le système, ont montré leurs limites. De ce point de vue, la légitimité et la crédibilité du général à la retraite Hocine Benhadid – qu’il parle au nom des Dieux ou au nom de ses « camarades » - doivent amener tout un chacun à effectuer un examen critique sur ses réelles motivations et sur ses visées dissimulées.

Naturellement, dans ce méli-mélo, les uns et les autres, se cachent derrière le « respect des institutions », argument brandi au visage de toute critique. Outre qu’il faille rappeler que la critique est légitime, a fortiori dans le cas algérien, à condition qu’elle respecte le cadre fixé par la loi, il est important de préciser que toute personne impliquée dans la vie publique doit faire l’objet d’un examen critique. D’ailleurs, le meilleur respect que l’on doit aux institutions algériennes consiste à critiquer tous ceux qui les trainent dans la boue, car les hommes, comme les institutions, ne peuvent aspirer au respect que s’ils se comportent de manière exemplaire et respectable. À ce sujet, il ne faudrait pas que des généraux, avides de pouvoir, prennent en otage l’institution militaire tout en faisant croire à l’opinion qu’une critique de leurs agissements, souvent sinon condamnables, discutables, serait une « atteinte à corps constitués ». On connaît la chanson ! Avant eux, des apprentis sorciers avaient pris en otage l’Islam en l’incorporant dans le champ politique, en prétendant que toute critique du politicien barbu serait un acte caractérisé de blasphème. Le point commun entre les uns et les autres réside dans cette volonté de se diviniser, de se sacraliser et de transformer le peuple en un troupeau discipliné. Or, là intervient un autre principe : le respect de la citoyenneté – un grand chantier s’il en est – qui permet à toute personne de s’affranchir de ces carcans, institutionnels, dogmatiques, religieux, source de régression et d’aliénation.  

Évidemment tout ce qui précède est valable aussi pour Abdelaziz Bouteflika qui est en train, avec la complicité de son frère et de son clan, de rabaisser, de son côté, l’institution présidentielle. Comment dire les choses autrement lorsqu’on sait dans quel état se trouve la maison Algérie par la faute de ceux qui ont en fait une propriété privée devant bénéficier, en premier lieu, à tous les Dieux, à leurs Saints et à leurs fidèles. Au diable tous les « mécréants » qui refusent de s’impliquer dans ce jeu perfide et putride. Ils sont déjà en enfer !  

Finalement c’est Honoré de Balzac qui avait raison : « Votre stupide République me donne des nausées ! Nous ne saurions découper tranquillement un chapon sans y trouver la loi agraire. »

PS : Cette contribution est dédiée au caricaturiste Djamel Ghanem qui risque, en Algérie, une peine de 18 mois de prison ferme pour une caricature, non publiée, brocardant Bouteflika.

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